Barattage de l’Océan de Lait – « Samudra Manthan »

Suite à une malédiction ou encore suite au grand déluge universel (selon les sources), les dieux – les devas (mot qui vient de « Div », la lumière) ont perdu leur puissance et craignent d’être vaincus par les « asuras » (démons qui mettent en péril l’ordre cosmique). Ils décident alors de demander de l’aide à Brahmā qui leur répond qu’il ne peut les aider et que le seul qui puisse faire quelque chose est Viṣṇu. Viṣṇu, le conservateur du Monde leur donne alors ces conseils : « Alliez-vous avec vos ennemis les « asuras », cueillez herbes et plantes et jetez-les dans la Mer de Lait, utilisez « Mandara » (Mont Meru) comme axe de baratte, et aidez-vous du serpent Vāsuki comme corde. » Viṣṇu se transforme alors en tortue pour servir de pivot à l’axe de la baratte (le Mont Meru). « Que vos ennemis partagent votre peine, mais ne prennent point part à sa rétribution, ni ne puissent toucher au liquide immortel ».

Après mille ans d’efforts, surgit en premier :

  • La vache sacrée, Shurabhī, la mère nourricière cosmique. La représentation de la Terre, source d’abondance.
  • Puis Pārijāta, (appelé aussi Kalpavriksha), l’arbre du Paradis, celui qui parfume le Monde, symbole du vivant ; dans la conscience de la verticalité émergent tous les possibles. C’est aussi la colonne vertébrale qui sous l’effet des vibrations engendrées par la pratique va se mettre à rayonner et à émaner dans le monde subtil.
  • Les apsaras, les nymphes célestes, symboles de la beauté, des arts, de la volupté et des jeux magiques de la vie.
  • Candra, la froide lune, symbole de l’impermanence, des cycles et du monde des formes. Elle règne sur les eaux et la croissance de la végétation. Candra représente l’intériorité. Dans le corps, elle se manifeste à travers le nadi « Ida» et le côté gauche. Candra est saisi par Mahādeva (Śiva) qui va la placer dans son chignon.
  • Uccaiśravas, le cheval blanc volant à sept têtes qui représentent les sept couleurs de l’arc-en-ciel et de ce fait l’énergie des chakras. C’est l’énergie vitale.
  • Airāvata, l’éléphant blanc à sept trompes. L’éléphant personnifie ce qui est terrestre, l’ancrage lié au chakra racine. Mais l’éléphant n’est pas que le début, il est aussi la fin (Gaja -qui signifie éléphant) : « Ga » : l’alpha – « Ja » : l’oméga, car il est aussi l’intelligence du cœur. L’éléphant est la représentation de la sagesse, il va donner la stabilité et la puissance nécessaire pour atteindre la cible du cœur. Il symbolise l’énergie des 7 chakras (sept trompes) et rappelle que le corps reste le temple de l’expérience. Sa couleur blanche rappelle que le chemin spirituel réside au cœur de la matière. Uccaiśravas et Airāvata sont également les Vāhanas (« montures ») de la divinité Uccaiśravas est par ailleurs associé à «Bali », le chef des Asuras. Indra est le roi des dieux védiques, le roi du ciel. Ce qui signifie que lorsque l’énergie (Uccaiśrava) est dirigée par Indra, elle deviendra une force lumineuse, mais si elle dirigé par Bali, le roi des démons, elle sera destructrice. Airāvata lui est uniquement dirigé par Indra, il est la force tranquille qui va permettre le passage d’un lieu à l’autre.
  • Vāruṇī, la déesse des boissons enivrantes. Vāruṇī est la parèdre de Varuṇa. Varuṇa est à la fois un asura et un Il est le maître de l’ordre cosmique et quand Indra prend sa place, il s’approprie le pouvoir de l’eau. L’ivresse de la boisson représente la félicité, la joie absolue. Varuṇa comprend la syllabe « Vŗ » qui signifie « entourer ou lier » et « var » qui est le serment, donc Varuṇa est celui qui lie par le serment à la pratique spirituelle, au dharma.
  • Vient ensuite un poison terrible, le hāla-hala (ou Kālakūta) qui est revendiqué par les serpents. Dans certaine version, il est également dit que ce serait Vāsuki qui à force d’être tournoyé aurait vomi le poison. Un poison hyper puissant qui met en péril le cosmos. A la demande des dieux, c’est Śiva qui va se dévouer pour l’aspirer. Parvati épouvantée à l’idée de perdre son époux, se précipite vers lui et lui serre le cou pour qu’il ne l’avale pas. La gorge de Śiva devient bleue, Śiva à la gorge bleue s’appelle Viṣakaṇṭha. Au cours du barattage (ou de notre pratique régulière), de nombreuses toxines et tensions sont conscientisées, puis progressivement éliminées. Tout est activé, et tout ce qui nous compose viendra inexorablement à la surface, tout ce qui est beau tout comme ce qui est mauvais. Rien ne pourra être gardé caché. Tous les poisons vont être mis en lumière et pourront donc être éradiqués. Śiva est celui qui conduit à la clarté mentale, il avale poison et la transcendance est alors possible. La gorge étant le passage, la purification ultime et la manifestation de la conscience.
  • « Beauté inégalée, Śrī (Splendeur) surgit de l’écume … » Lakṣmī, la déesse de la beauté, de l’amour et de la prospérité sort des flots, un lotus dans la main. Elle apporte la chance, la générosité. Lakṣmī est un merveilleux cadeau. C’est un cadeau que tout Sādhaka (patiquant) rencontre sur le chemin de l’éveil. Lakṣmī est également la conscience /énergie, la Śakti qui met le monde en forme en lien avec Ātman (le propre Soi). Elle est celle qui relie le monde physique au monde spirituel. Elle anime et conduit l’agencement cosmique.
  • Elle est accompagnée de Dhanvantari, le médecin des dieux qui tient la coupe du nectar divin (le nectar d’immortalité – la fusion avec le Conscience universelle), l’Amṛta (amrita), convoité par les dieux et les démons. Dhanvantari est un avatar de Viṣṇu, c’est la divinité de l’ayurveda, la science de la Vie. Il est représenté comme Viṣṇu à quatre mains et il tient la conque, Śaṅkha*, (associée à la prospérité, la longévité et la fertilité), cakra, la roue (cakra venant de la racine « kram » qui signifie roue du chariot, ou roue du temps, la roue cosmique liée à la Kundalini Śakti, la roue de l’éveil), Jalauka, la sangsue qui soigne et transmue, et la coupe d’amrita, l’ambroisie, l’unité absolue.

*La conque représente la première manifestation du langage articulé – AUM – nāda-brahman. Cette monosyllabe contient en elle tout le langage et toute signification à l’état potentiel. C’est la graine à partir de laquelle la parole s’est développée, contenant toute la connaissance et la sagesse. Toute matière est lumière et vibration. Toutes les formes de l’univers sont des effets de la vibration sonore primordiale. Ainsi, la conque est le symbole de l’origine de l’existence. Sa forme est une spirale, partant d’un point et évoluant vers des sphères toujours plus grandes. Elle provient de l’eau, le premier élément compact. Lorsqu’on souffle dans sa conque, elle produit le son « AUM ».

A ce moment-là, les Devas et les Asuras se précipitent et se battent férocement pour s’emparer du nectar. Les asuras (démons) réussissent à dérober la coupe. S’apercevant de cela, Viṣṇu se transforme en une magnifique apsara (nymphe céleste), « Mohinī » qui subjugue les asuras pendant que Garuḍa, l’être humain-oiseau – le Roi des oiseaux (le vāhana – véhicule du soleil, Sūrya – qui donne la lumière au monde) se charge de reprendre possession de la boisson divine pour la donner aux Devas. Cependant, durant la bataille, un asura (Svarbhānu, un démon serpent) a réussi à absorber un peu de la boisson magique. Il est dénoncé par Sūrya, le soleil. Viṣṇu utilisant son cakra sudarśan («  Sudarśana » signifiant avec « Su » : de bon augure et avec « Darśana », la vision ; le cakra sudarśan est une manifestation des forces destructrices de l’univers, qui permettent la renaissance) le décapite et les deux parties du corps de l’asura deviennent Rahu (La tête l’éclipse) et Ketu (le corps – la comète) qui depuis « cette époque », interfèrent avec le bon fonctionnement du soleil (les asuras, nos démons brouillent notre relation à la Conscience universelle, mais donnent à voir). Les Devas retrouvent leur puissance et les asuras sont relégués dans le monde des enfers (l’inconscient) où ils continuent à opérer secrètement et à notre insu. Rahu nous attire vers les désirs illusoires, mais peut montrer le mystère de la vie et Ketu est Mokṣa, l’énergie de la libération. Il porte les expériences et les erreurs des vies antérieures.

Que raconte cette légende ? Le Mont Meru dans la mythologie indienne est l’axe du macrocosme tout comme chez l’être humain, la colonne vertébrale est l’axe du microcosme. Dans le yoga, tout le travail postural, respiratoire, méditatif… va faire vibrer cet axe et le corps tout entier et favoriser ainsi l’émergence des trésors perdus. La légende nous dit que pour que l’énergie spirituelle puisse circuler en toute sécurité et permettre l’ouverture de la conscience, il faut : une assise stable, la tortue, le socle : partir de la base ; un axe qui résonne, la colonne vertébrale est sollicitée en permanence pour évacuer les toxines et tensions qui sont brûlées. Indra est obligé de faire tomber la pluie pour calmer le feu favoriser l’émergence de la conscience ; le travail s’approfondit avec le temps et va jaillir des profondeurs, les poisons les plus toxiques, les limitations les plus anciennes et les plus ancrées. La lumière va mettre au jour l’obscurité de la cave. La gorge est le passage vers les mondes « supérieurs ». Ce qui est digéré, compris, intégré va mener à la clarté. Le poison est transcendé. Les trésors perdus vont faire surface. Ce qu’il y a de mieux en soi va pouvoir prendre forme.

 

Image libre de droits, relevant du domaine public

Barattage de l’Océan de Lait – « Samudra Manthan »

%d blogueurs aiment cette page :